POUR DÉBUTER : Être mal installées dans des fauteuils étroits, coincées entre une classe de 4e surexcitée et des cheveux de riches immaculés, s’étouffer plutôt que d’oser tousser, lancer un regard venimeux à l’inconnu coupable d’avoir laissé son portable allumé, s’assoupir à cause du noir… Oui le théâtre peut être pénible, frustrant, cher, décevant. Oui. Mais il est pour nous le refuge de notre amitié, toujours un moment d’émotions, même contrariées, et surtout prétexte à débriefer pendant et après comme pour La Vie de Galilée.
NOTRE DÉBALLAGE :
Trois ans après sa création en 2019 la Comédie-Française reprend, jusqu’au 4 décembre, La Vie de Galilée de Bertolt Brecht mise en scène par Éric Ruf. Hervé Pierre, en Galilée, joue son dernier rôle sur les planches de la salle Richelieu.
Écrite entre 1938 et 1939 avant d’être plusieurs fois retravaillée, La Vie de Galilée retrace les rapports conflictuels au XVIIe siècle entre le célèbre savant, amoureux de la vérité, et une Église catholique déterminée à conserver la terre et l’homme, créature élue de Dieu, au centre de l’univers. Si la pièce se veut être une apologie de la science contre le mensonge et l’obscurantisme, Brecht ne s’arrête pas à cette seule dichotomie. Il plaide également pour une science raisonnée, éthique : « Si j’avais résisté, déclare Galilée dans l’avant-dernier tableau, les physiciens auraient pu développer quelque chose comme le serment d’Hippocrate des médecins, la promesse d’utiliser leur science uniquement pour le bien de l’humanité. »
Physicien génial, le Galilée de Brecht n’en reste pas moins un homme comme les autres, désireux de jouir de la vie, qui craint la torture et préfère se rétracter plutôt que mourir pour la vérité. Hervé Pierre incarne parfaitement cet aspect de Galilée, depuis la première scène où il s’attarde avec plaisir dans son bain jusqu’à la dernière où il se délecte à l’idée d’avoir des oies pour dîner.
Ni ascète, ni héros, ce Galilée est mû par une soif de connaissance qui, semblable à une addiction, emporte tout sur son passage. Rien ne peut le détourner de sa quête, pas même les arguments d’un petit moine astronome, formidablement interprété par Nicolas Chupin, nouveau pensionnaire de la Comédie-Française. Ce dernier tente de le mettre en garde contre les conséquences que ses découvertes pourraient avoir sur la vie des paysans de Campanie. Une vie qui trouve son sens dans leur foi en Dieu. Grâce à la finesse de leurs interprétations, Hervé Pierre, l’acteur qui s’en va, et Nicolas Chupin, le nouveau venu, font de cette scène sur le savoir – objet qui obsède, blesse, mais aussi que l’on transmet – un moment de grâce.
On pardonne alors aisément quelques lourdeurs de mise en scène : des décors trop imposants et des costumes, signés Christian Lacroix, parfois difficilement lisibles. Et ce d’autant plus que le reste de la troupe est toujours aussi virtuose, avec notamment un Thierry Hancisse glaçant en Cardinal Inquisiteur et un Guillaume Gallienne brillant en pape Urbain VIII, lui-même homme de science et admirateur de Galilée. Élise Lhomeau, en Virginia, et Clotilde de Bayser, en Madame Sarti, sont également excellentes bien que la pièce de Brecht ne fasse pas la part belle aux rôles féminins, notre unique regret concernant ce texte aussi poétique que puissant. En cette période de défiance envers la science et propice au complotisme, La Vie de Galilée nous rappelle que : « Seule s'impose la part de vérité que nous imposons ».
DES BAS, DES HAUTS, DES HAUTS DÉBATS : La grève de l’Odéon nous a malheureusement privées d’assister à Dans la mesure de l’impossible de Tiago Rodrigues, le nouveau directeur du Festival d’Avignon. Tiago, nous nous retrouverons ! Quelqu’un capable de déclarer « si j’étais religieux, Tchekhov serait mon prophète ! » nous est éminemment sympathique. Pour les groupies de Jean-Baptiste Poquelin, nous recommandons d’aller faire un tour à la BNF, site Richelieu, pour l’exposition « Molière, le jeux du vrai et du faux » à voir jusqu’au 15 janvier. L’occasion de confirmer les multiples talents d’Éric Ruf avec ses maquettes ou d’admirer quelques costumes célèbres comme le manteau fleuri de Monsieur Jourdain.
ALORS ON DÉBRIEFE ? En traînant sur le site de la CF, un choc. Les nouvelles photos de la troupe les immortalisent dans une nudité mortuaire. Ce trombinoscope jauni de la morgue a tout pour nous déplaire. Et vous, qu’en pensez-vous ? Allez débriefons !
Clémentine Kruse & Laure Tarneaud




Brilliant review ! 🔥